Dimanche soir, c’est soirée gonzesses. Ou plutôt MILF. Joan JETT bouclera le festival sur la mainstage mais avant la révérende, un dernier coup dans la porte. Quarante ans après avoir commencé à foutre le feu aux conventions du rock californien, L7 refuse toujours de rentrer sagement au garage. En 2026, le groupe n’a plus besoin de prouver qu’il a participé à l’explosion du punk alternatif et du grunge. Il lui suffit de monter sur scène, d’enclencher les amplis et de laisser les guitares passer le public au papier de verre avec des frappes courtes et massives, sans graisse et presque sans respiration avant que quiconque ait le temps de reprendre son souffle.




Les filles ne cherchent pas à amadouer le public mais au contraire à lui administrer une décharge parfaitement réglée. Aucun cérémonial inutile. Le groupe attaque et piétine les politesses de A à Z avec, entre les deux, une set list en blocs de béton armé. Pas de longue dissertation, pas de solos interminables pour camionneurs mélancoliques. Les chansons entrent, cognent et disparaissent en laissant derrière des amplis éreintés. Vidés, les amplis, comme Axel Bauer après trente-cinq jours de galère et deux nuits pour se (les) vider. Si ce n’est qu’ici, on n’a pas deux nuits et on ne change pas de port.



Les filles débarquent au Sjock pour leur unique date européenne de l’année. Le contexte est idéalement malsain : 50ème anniversaire d’un festival bâti autour du garage, du punk et du rock’n’roll sans vernis dans la même fournaise dominicale. Le genre de réunion de famille où l’on ne sort pas le service en porcelaine mais les bouchons d’oreilles. La setlist est un massacre pour achever les survivants d’un déjà long weekend: 14 morceaux puisés dans plusieurs époques du groupe mais sans transformer le spectacle en visite guidée d’un musée des années 1990.



Sur scène, la mécanique reste rudimentaire dans le meilleur sens du terme. La batterie frappe comme pas deux, les guitares de ne cherchent pas la propreté clinique: elles grincent, bavent et lacèrent. Les refrains sont recrachés à la figure du public avec ce mélange de sarcasme, de colère et d’humour noir qui a toujours distingué L7 des formations venues ensuite vendre une version plastifiée de la rébellion.






Mais au Sjock, une absence change silencieusement la nature du concert. Jennifer Finch, bassiste historique, n’est pas là. Dès le 31 mai, le groupe avait annoncé qu’un problème de santé nécessitant un traitement prolongé l’empêcherait de participer aux concerts estivaux. Elle est remplacée à la basse par la japonaise Tsuzumi Okai (ou plutôt Tsunami Okai faudrait-il dire), ex-Limp Bizkit en 2018. Sur le moment, l’explication publique reste volontairement discrète. Le diagnostic précis n’est révélé que le lendemain du Sjock, le 13 juillet: Jennifer Finch souffre d’une forme agressive de cancer du cerveau, avec de lourdes complications après plusieurs opérations. Malgré sa maladie, elle demande à ses camarades de poursuivre la tournée d’adieu sans elle. Cinq jours plus tard, le 18 juillet 2026, elle meurt à l’âge de 59 ans. Nous sommes à mille lieux d’en douter en ce 12 juillet au Sjock…








Cette disparition jette rétrospectivement un voile noir sur la prestation de L7 en ce Sjock pourtant si festif et kermesse flamande. Ce qui pouvait apparaître comme un simple remplacement temporaire devient le passage brutal d’une époque à une autre. Finch avait rejoint L7 en 1986 et participé aux années les plus incendiaires du groupe, avant de partir en 1996 puis de revenir lors de la reformation. Bassiste, compositrice, photographe et archiviste instinctive de la scène punk de Los Angeles, elle n’était pas seulement celle qui épaississait le mur sonore. Elle en était l’une des poutres porteuses, avec sa basse portée très bas, son énergie bondissante et une présence qui donnait l’impression que chaque concert pouvait finir en collision. Nous en étions encore le témoin privilégié il y a tout juste 10 ans lors de l’édition 2016 du Cabaret Vert.








Il faut donc entendre les concerts de L7 en 2026 pour ce qu’ils sont réellement : non pas une tournée nostalgique de plus, mais une machine lancée à pleine vitesse alors même que le moteur commence à perdre des pièces. Sur scène, le groupe continue pourtant de jouer sans anesthésie. Les vieux morceaux ne sentent pas la naphtaline. Ils mordent encore. Les titres récents n’essaient pas de rajeunir artificiellement la formule. Ils prolongent la même sale humeur, le même refus de plier et la même envie d’expédier les bonnes manières dans la benne à ferraille.




Le groupe a frappé fort au Sjock devant un public qui savait assister à une rareté. Mais derrière les guitares concassées et les refrains crachés collectivement, une autre histoire se jouait déjà. Celle d’un groupe continuant à faire du bruit parce que le silence, cette fois, devenait insupportable. Le cuir est usé, les amplis ont pris des coups et personne ne fait semblant d’avoir encore vingt-cinq ans. Mais tant que L7 peut brancher une guitare, lever un majeur et envoyer Shitlist comme une bouteille incendiaire dans la nuit, le groupe demeure plus vivant et plus dangereux que la plupart des jeunes formations soigneusement calibrées pour les algorithmes. En 2026, L7 ne revient pas réclamer une médaille. Il vient une dernière fois défoncer la porte. Et, quelque part derrière chaque ligne de basse, l’ombre électrique de Jennifer Finch continue de courir pieds nus sur la scène.























































































































































































